Les regards sont curieux, enthousiastes ou fermés, mais intenses. Les visages se touchent, innombrables. Les vêtements évoluent entre les pagnes aux flamboyantes couleurs de fête à la gloire du régime et les haillons rapiécés, les t-shirts troués, usés jusqu’à la maille, qui poursuivent ici une existence à la longévité improbable.

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Devant cette foule, une banderole a été déployée. Réalisée à la hâte, elle dit : “La population de Masina n’oubliera pas la générosité du roi Albert II, de la reine Paola et de la coopération belgo-congolaise”. Tous ces gens attendent depuis des heures sous un soleil de plomb digne d’une canicule belge. Ils affluent encore, de partout, sur cette piste poussiéreuse qui vient pour l’occasion d’être recouverte de gravier… jusqu’à l’entrée de l’hôpital, pas même trois mètres au-delà. Tous viennent d’apprendre qu’en ce 1er juillet le Roi et la Reine des Belges, en visite au Congo pour les 50 ans de son indépendance, venaient découvrir le centre hospitalier Roi Baudouin de Masina, inaugurer un buste du roi défunt et officialiser l’aide de la Coopération belge (50.000 euros) pour l’extension de la maternité de l’hôpital. Leur hôpital. Cette clinique, en effet essentielle pour Masina, cette commune très pauvre de la capitale congolaise, forte à elle seule de 4,5 millions d’habitants ! Un quartier sensible sur le plan de la sécurité,

laissent entendre les autorités. C’est pour cela qu’entre deux arrivées d’officiels, les convois militaires se pressent devant l’hôpital, déversant leur flot de soldats armés de kalachnikovs et même de mitrailleuses lourdes. Les soldats s’alignent le long de la foule, complétant des forces de police déjà omniprésentes.

Un Roi très attendu mais très discret

Un officier passe les spectateurs en revue et, d’un coup sec sur la tête ou le torse, chasse vers les rangs arrière d’éventuels indésirables. Ils sont sur les dents, les soldats. Mais quel régime est-ce donc pour qu’il ait à ce point peur de sa population ? Du danger, ici ? Non, juste des gens qui ont simplement envie de remercier leurs bienfaiteurs. Mais aussi de voir de plus près, d’entendre ce Roi des Belges, ce “grand-père bienveillant” qui évoque aux plus anciens les bons côtés du temps “béni” de la colonie. Il est vrai que les mauvais souvenirs ont toujours tendance à s’effacer plus vite… Car au côté de l’omniprésente fierté populaire affichée pour la République Démocratique du Congo et son leader, on peut aussi entendre des phrases du genre : « Vous, les Belges, vous nous avez laissé tomber ! » Une autre aussi – « C’est notre Roi » – fuse tant de la bouche des plus âgés que des plus jeunes. Bref, Albert II suscite un certain engouement chez les Congolais. Le 28 juin au soir, pas moins d’un million de personnes s’étaient massées entre l’aéroport et le Palais présidentiel pour voir passer le cortège royal ! « Depuis trois jours, la population demande à voir le Roi et jamais elle n’a pu le voir de près », nous lâche, un peu amer, un photographe local venu immortaliser le moment

historique.

Amer en effet, car on ne tient visiblement pas à ce contact historique… Le cortège royal surgit pile à l’heure toutes sirènes hurlantes. Même à l’heure congolaise, l’exactitude reste la politesse des rois ! Pour des raisons de sécurité, les motards et les voitures de police d’escorte s’arrêtent dans un nuage de poussière devant la foule, alors que la limousine transportant le couple royal s’engouffre dans l’enceinte de l’hôpital. Pour seul contact visuel, la population a pu distinguer le profil et la main du roi agitée par la fenêtre entrouverte du véhicule. Et c’est tout !

Témoin du triomphe

De fait, si le Souverain belge a répondu à l’invitation pressante de Joseph Kabila d’assister aux cérémonies des 50 ans de l’indépendance, l’une de celles qu’on ne peut diplomatiquement refuser, il ne s’agit pas pour lui de décrocher le premier rôle dans ce pays qui fut autrefois la colonie de la Belgique. Rien à voir avec l’accueil triomphal de Baudouin en 1955 ou les fastes encadrant le couple royal en 1985 sous l’ère Mobutu. Avec Albert II, l’heure est à la discrétion et la modestie. Cette mise en avant de notre Souverain n’est d’ailleurs certainement pas ce que souhaite le président Kabila. L’homme fort de Kinshasa, dont le portrait s’affiche partout et en tous lieux comme au temps du Maréchal, a convié la Belgique à travers son plus illustre représentant, à l’occasion de ce 50e anniversaire de l’indépendance, à assister à son triomphe, à mieux jauger la toute puissance du Congo actuel, à comprendre que si des liens existent toujours entre les deux pays, le Congo n’a plus besoin de son ex-mère patrie pour assurer l’avenir, confiant qu’il est en ses nouveaux et puissants amis, comme les Chinois. Si ce sont les Belges qui ont autrefois bâti en dur les routes de Kinshasa et du pays tout entier, ce sont surtout les Chinois (de l’entreprise Crec) qui les rénovent aujourd’hui et donnent à la capitale congolaise tout son lustre et des

allures de phare de l’Afrique centrale. Les “amis” chinois qui bénéficient en échange de l’exploitation de ressources minières, ont d’ailleurs les honneurs du défilé civil du 30 juin à bord de leurs pelleteuses et camions géants… Ils sont aussi nombreux dans les gradins à filmer cet instant honorifique…

Des chars ukrainiens conduits par… des Ukrainiens

Ce message au Roi et à la Belgique, Kabila le fait adroitement passer comme celui particulièrement limpide qu’il adresse aux chefs d’État voisins également invités, dont Paul Kagame, le président du Rwanda et Yoweri Museveni, son homologue ougandais, tous deux anciens soutiens des rebelles congolais, au cours d’un défilé militaire spectaculaire : celui d’une nouvelle armée congolaise, marchant en bon ordre au pas de l’oie dans des uniformes flambant neufs. Alignés jusqu’à l’horizon sur le boulevard Triomphal, 15.000 hommes, soit un bon 10 % de l’armée congolaise, vont ainsi défiler pendant près de trois heures, dont le très applaudi contingent formé et entraîné par l’armée belge. Puis surgit une impressionnante armada de chars achetés à l’armée ukrainienne (et conduits, coupole baissée, par… des Ukrainiens ! L’acquisition de ce matériel est en effet si récente que les Congolais n’ont pas encore appris à le manier !). Elle marque les esprits comme elle strie de laides cicatrices le bitume encore frais du boulevard flambant neuf. Au-dessus des têtes de l’assistance bourdonnent de gros hélicoptères de combat russes Hind-D (rendus populaires dans la saga des Rambo), alors que défilent maintenant des pièces d’artillerie chinoise, des orgues de Staline et d’autres armes modernes et menaçantes appuyant le long message de paix prononcé en préambule par le président Kabila

par le célèbre adage :“Qui veut la paix prépare la guerre”.

Le rôle plus confortable du muet

Le président Joseph Kabila entend donc bien garder le premier rôle en ce jour de fête et Albert II le lui laisse de bon gré. Car, lui aussi, il marche sur des œufs. Après les nombreux atermoiements du gouvernement belge avant de répondre favorablement à l’invitation congolaise, le Roi se retrouve à l’embouchure de deux courants en Belgique. Une tendance “soft” Louis Michel (MR), encline au dialogue aimable avec notre ancienne colonie, et le courant De Gucht beaucoup plus “dur” à l’égard du Congo. L’ex-ministre des Affaires étrangères VLD ne l’a-t-il pas encore asséné sur un plateau de télé le jour même de l’anniversaire congolais : « Ce pays est ingouvernable ». Bref, pas de quoi inciter le Roi à prendre publiquement la parole à Kinshasa… Et voilà une population congolaise toute marie de ce silence. Ce n’est pas le bain de foule improvisé et imposé par la délégation belge, Roi en tête, à l’armée congolaise, qui change la donne. Malgré les poignées de mains chaleureuses et ces quelques fleurs offertes à la Reine à la sauvette, la population a déjà compris l’inéluctable. Le salut ne viendra pas, ne viendra plus de la Belgique. Dans la foulée de cette visite, Albert II regagne bien vite l’avion royal et, du haut de la passerelle, agite une dernière fois sa casquette en un adieu magnifique à ce Congo tant aimé.