Avec ce postulat, le prince Stéphane de Lobkowicz réécrit l’Histoire de Belgique et sa période la plus trouble : la Question royale. Un amusant roman uchronique qui bouscule la réalité et fera certainement bondir les historiens !

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La Packard royale avale les virages de la route des Quatre Cantons, les uns après les autres. Il fait magnifique en ce 29 août 1935 et le puissant cabriolet One-Twenty, surnommé la “Reine de la Route”, file comme une balle. Au volant, le Roi, grisé par la vitesse et motivé par un retard évident, appuie sur le champignon, alors que la Reine somnole sur la confortable banquette de cuir. Ils sont partis fort tard de Genève et sont attendus à Küssnacht. Soudain, un chamois déboule sur la route, Léopold III freine brutalement et dévie de sa trajectoire. La limousine part en tonneaux… Et c’est là que l’histoire prend le large avec la réalité. Dans les faits, la reine Astrid est tuée sur le coup et le Roi est blessé. Dans son roman uchronique – l’uchronie est, en littérature, un genre (très à la mode avec E. E. Schmidt, V. G. d’Estaing…) qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé –, le prince Stéphane de Lobkowicz imagine le contraire. Et ce simple postulat modifie considérablement le cours de l’histoire de Belgique ! Car, sans Léopold III, pas de Question royale, on le verra… même si l’auteur, plutôt léopoldiste, veut démontrer que les premiers choix du quatrième de nos Souverains n’étaient pas forcément les plus mauvais. « Le Roi étant mort et le petit Baudouin n’ayant pas encore cinq ans à l’époque, il ne peut monter sur le trône. Il faut donc trouver un Régent », explique Stéphane de Lobkowicz. « Le prince Charles revendique le titre, mais j’imagine que le gouvernement accorde plutôt sa confiance à la reine Elisabeth, la veuve du roi Albert Ier (mort l’année précédente), pour endosser ce rôle. Ce pour aller dans le sens de ma réflexion : Elisabeth, qui a toujours soutenu son fils Léopold III même au plus fort de la Question royale, aurait pris la même décision que lui : elle serait aussi restée en Belgique, s’inspirant en cela du Roi-Chevalier, son époux, pendant la Première Guerre mondiale. Le prince Charles, étant beaucoup plus anglophile, aurait accompagné le gouvernement à Londres. C’était aussi pour démontrer qu’on peut être une Allemande et résolument anti-nazi. »

La Souveraine Elisabeth voit rouge…
Quoi qu’il en soit, dans cet ouvrage “La reine Astrid n’est pas morte à Küssnacht” (paru aux éditions de l’Arbre), comme Léopold III, la régente Elisabeth rencontre secrètement Hitler. Cela se passe chez sa fille Marie-José, à Rome. La régente au tempérament sanguin injurie d’ailleurs copieusement le dictateur pour l’occasion, mais Hitler s’engage pourtant à ne pas attaquer la Belgique dirigée par une princesse allemande. Il attaque donc la Hollande et la France le 10 mai 1940, mais pas encore notre pays. Chez nous, Elisabeth prend pourtant aussitôt la direction des opérations, fait évacuer l’aviation en Angleterre, appelle les Alliés à l’aide, envoie Astrid et ses enfants, dont le prince héritier Baudouin, à La Panne et fait arrêter Léon Degrelle (auteur d’un hilarant coup d’État manqué à cause… de la drache nationale !) Elle échappe aussi de justesse à un attentat qui décime tout l’état-major de l’armée belge réuni au QG de Breendonk. La Belgique est donc attaquée… le lendemain, le 11 mai, mais les forts de la Meuse, contrairement à ce qui s’est réellement passé, tiennent. L’effet de surprise de l’attaque des planeurs ne joue plus, car les Belges ont retenu l’exemple hollandais de la veille. La Belgique capitule, certes, mais en 22 jours au lieu de 18, au prix de milliers de morts supplémentaires et de la destruction dans les flammes des villes de Bruges et de Damme. Et pour mater ce peuple belge bien peu docile, les nazis envoient donc le boucher Reinhard Heydrich, sinistre concepteur de la Solution finale, comme gouverneur. Ca va chauffer… La reine Elisabeth échoue quant à elle un peu par hasard en Angleterre, victime du brouillard sur la Manche. Angleterre d’où Churchill lui interdit de repartir. Elle lance alors à la radio de Londres un fameux appel au peuple belge à poursuivre la lutte aux côtés des Alliés…

Lilian Baels et Fabiola
Dans sa démarche osée, mais intéressante, Lobkowicz pousse des destins à se croiser inéluctablement. « Pour moi, les personnalités à fort caractère finissent toujours par jouer un rôle dans l’Histoire. » Ainsi, dans leur fuite vers l’Espagne (au lieu de la France), les enfants princiers s’arrêtent un temps chez le gouverneur de Flandre occidentale qui, ému par leur situation, leur adjoint sa fille comme gouvernante. C’est ainsi que… Lilian Baels entre dans la vie des princes Baudouin et Albert, même si elle ne sera jamais leur belle-mère. En Espagne, le petit Baudouin est d’ailleurs hébergé chez les Mora y Aragon et y croise une petite… Fabiola de deux ans son aînée. Le prince Charles entre à son tour dans l’histoire, puisqu’exilé à Londres, il reçoit le titre de vice-roi du Congo et s’installe dans notre colonie, où il s’amourache d’une jeune métisse qui tombe enceinte. Le mariage, pourtant antidaté, n’émeut pas plus que cela le peuple belge (contrairement au mariage de Léopold III et de Lilian dans la réalité). Des faits aussi surprenants, l’auteur les aligne, page après page. Il s’amuse à chaque fois à prendre le contre-pied de l’histoire pour imaginer une autre conclusion. Du délire, nous direz-vous ? Certes, mais très bien documenté. Des invraisemblances ? À n’en pas douter, mais c’est justement le but de l’exercice. Polémique ? Non, plutôt irrévérencieux. L’auteur a mijoté cette trame pendant quelque dix ans avant de la publier. Au final, cette pirouette de l’Histoire se dévore comme un roman, même si on eût aimé un peu plus de liant autour de cette avalanche de faits. Mais le lecteur est heureusement bien aidé par les notes en bas de page qui replace chaque événement dans la réalité. Cela dit, on imagine aisément que plus d’un historien passionné de la Seconde Guerre mondiale s’étranglera en lisant certains passages !
Et la Question royale dans tout ça ? Elle a finalement bien lieu… mais aux Pays-Bas ! Le peuple n’a en effet pas digéré que la reine Wilhelmine ait choisi de gagner Londres et d’abandonner le pays à l’envahisseur. Elle doit abdiquer… Quant à la reine Astrid ? Après tout, elle figure quand même sur le titre de l’ouvrage ! Eh bien, elle accouche d’un enfant posthume de Léopold III (puisqu’il a été dit que la reine Astrid était enceinte au moment de l’accident), auquel est tout naturellement attribué le prénom de Léopold. Vous avez dit osé ?

© Roger Milutin

Son Altesse Sérénissime
L’auteur de cette politique-fiction sur une période toujours sensible de notre histoire n’a rien d’un républicain : il fait partie de l’une des douze familles princières, les plus nobles et prestigieuses de Belgique. La maison des Lobkowicz est la plus ancienne famille princière de Bohême et l’une des plus vénérables du Saint Empire germanique. Le prince Joseph Franz von Lobkowitz (1772 – 1816), premier duc de Raudnitz, grand amateur de musique et mécène de Ludwig van Beethoven, s’est vu dédier ses troisième, cinquième et sixième symphonies ! Une branche cadette s’installe en Belgique en 1958, ayant fui la répression soviétique en Hongrie après l’insurrection de Budapest. Le père de Stéphane de Lobkowicz obtient du Roi la conversion belge de son titre et la famille rejoint donc tardivement le mythique Salon bleu (entendez la pièce du Palais royal de Bruxelles à laquelle n’avaient accès que ces douze familles proches du Souverain. Ensuite, par extension, ces familles elles-mêmes. Ce sont les princes de Ligne, de Mérode, de Chimay et de Caraman, d’Arenberg, de Croÿ, Béthune-Hesdigneul ainsi que les ducs de Croÿ-Solre, de Looz-Corswarem et de Corswarem-Looz, d’Ursel et d’Arenberg). Ce sera la seule exception avec, en 1995, l’entrée des Habsbourg-Lorraine (le prince Lorenz qui a épousé la princesse Astrid en 1984). Plutôt atypique et un peu déjanté, Stéphane de Lobkowicz revendique peu son titre d’altesse sérénissime. Il est actuellement conseiller communal dans l’opposition à Uccle, député régional sortant et avocat. Il est aussi l’auteur d’une histoire de Belgique et d’une biographie sur Baudouin.