Exclusif ! Dans le cadre de sa visite mardi au Conseil de l’Europe à Strasbourg, Philippe de Belgique mettait, la veille, la dernière main à son discours avec ses conseillers directs. Nous avons pu assister aux tout derniers préparatifs avant sa visite à Strasbourg. Découvrez aussi l’intégralité de son allocution

© THOMAS BLAIRON

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En cette matinée de rentrée des vacances de Pâques, l’on travaille déjà ferme au Palais royal. Particulièrement dans le bureau du Roi. Nous retrouvons le Souverain assis dans le petit salon où il a coutume de mener ses entretiens et autres colloques singuliers, sous une immense tapisserie flamande. Dans une poignée de minutes, le Roi  y recevra le Premier ministre pour leur colloque traditionnel du lundi matin. Pour l’heure, le chef de l’État est en réunion avec ses conseillers directs, Frans van Daele, le chef de cabinet du Roi, Pierre Cartuyvels, le chef de cabinet adjoint, ainsi que Rafike Yilmaz, la directrice-adjointe du service Communications du Palais. Philippe préfère recevoir dans ce petit salon, tendu de beige et de vieux rose, plus confortable et moins formel que derrière la grande table trônant sous le portrait de Léopold Ier. Car il s’agit ici d’une réunion de travail. Chacun a en main un exemplaire du discours que le Roi va prononcer le lendemain. Un texte qui a été travaillé, peaufiné sans cesse et qui est encore à casser ce matin. On n’hésite pas à raturer des introductions jugées trop longues pour aller « right to the point ». Le Roi tient aussi à rajouter des éléments directement liés à l’actualité, on y reviendra…

Un discours peaufiné pendant des semaines 

Le lendemain, mardi 21 avril, le Roi et la Reine doivent en effet se rendre à Strasbourg en France. Dans leur cadre de leur tournée des institutions européennes, ils s’étaient déjà rendus au Parlement et à la Commission à Bruxelles en février dernier. À Strasbourg, autre capitale institutionnelle, le couple royal se rend au Conseil de l’Europe, mais aussi à la Cour européenne des Droits de l’Homme, ainsi qu’à l’Eurocorps, l’état-major militaire multinational actuellement commandé par le lieutenant général belge Guy Buchsenschmidt. La visite royale aux institutions européennes est un signal fort que notre pays veut donner, alors que la Belgique occupe justement la présidence du Comité des ministres européens pour six mois. La partie la plus importante de la journée s’effectue devant l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. C’est là que le Roi doit prononcer son discours devant les représentants des 47 États membres et de plus de 800 millions d’habitants (l’intégralité du discours est à découvrir plus bas dans cet article). Cela fait des semaines qu’il travaille son allocution. « Tout part du Roi et finit avec le Roi », nous confie Rafike Yilmaz. « Ce sont ses idées et c’est lui qui tient la plume. Mais, bien sûr, il en discute avec ses chefs de cabinet et aussi avec les responsables des autres départements comme les affaires sociales. » Dans ces entretiens à bâtons rompus, tous les aspects sont abordés, toutes les problématiques, comme les questions des migrations, des conditions de travail, de la précarité, mais aussi du terrorisme. Puis le Roi et ses conseillers pratiquent une forme de brainstorming collectif. L’écriture se fait ensemble, tant d’ailleurs en français qu’en néerlandais. L’idée est de faire passer par les mots le reflet le plus exact possible du message que le Roi veut donner. Ces allocutions sont très importantes pour Philippe qui ne dispose que d’elles ainsi que des speeches de Noël et de la Fête nationale pour communiquer avec la population, puisque les interviews lui sont désormais interdites, neutralité oblige. Ce discours, finalisé, ne sera alors qu’à ce moment-là, montré au Premier ministre pour accord.

Le Roi bouleversé par les naufrages de réfugiés

Ce lundi matin, on rature donc encore à tout va. Le Roi, comme tout un chacun, a été bouleversé par les tout récents naufrages de bateaux de réfugiés qui se sont produits au large de l’île de Lampedusa ou des côtes libyennes et qui ont causé la mort de plusieurs centaines de personnes. Il veut absolument y faire allusion dans son discours et mettre en évidence « certaines attitudes indignes que nos sociétés développent face aux pressions migratoires ». Il veut aussi rendre hommage à cette Europe, qui se construit, face à la tyrannie, à l’oppression et aux actes de barbarie, en particulier ceux de la Shoah. Les droits de l’homme sont et doivent rester un rempart contre le mal extrême dont les hommes sont parfois capables. » Des actes barbares qui se produisent encore en ce début de 21e siècle, rappelle le Roi qui évoque sans les citer les exactions du groupe terroriste État islamique. Le Souverain qui veut encore mettre en garde contre l’indifférence sournoise, ce « détournement de notre regard confronté à la pauvreté, à la précarité et à la solitude, pourtant bien présents autour de nous, et qui sont autant d’insultes aux droits humains ». Ces mots forts, le Souverain les a choisis sciemment. Ils sont le reflet du règne qu’il entend accomplir, le témoin d’un engagement sans faille au service de ses concitoyens et des générations futures. « Nous sommes tous les héritiers des générations qui nous précèdent. (…) Le respect pour la dignité de tous inclut aussi les générations futures. Ne faisons pas de nos enfants des déshérités. »

Voici l’intégralité du discours que le Souverain a prononcé ce mardi 21 avril devant l’assemblée du Conseil de l’Europe :

 

“Madame la Présidente de l’Assemblée parlementaire,

Monsieur le Président du Comité des Ministres,

Monsieur le Secrétaire Général,

Mesdames et  Messieurs les membres de l’Assemblée,

 

Votre Assemblée représente aujourd’hui 47 Etats membres et plus de 800 millions d’habitants. Depuis 1949 la famille européenne s’est progressivement regroupée et renforcée autour de ces fondements essentiels que sont la démocratie, l’Etat de droit et les droits de l’homme. Tout cela constitue à la fois une raison d’optimisme et une immense responsabilité.

Je m’adresse à vous alors que la Belgique a l’honneur de présider le Comité des Ministres.  Ma présence à cette tribune est le signe de l’attachement profond de mon pays à l’ensemble des institutions  du Conseil de l’Europe.  Collectivement, elles sont les gardiennes d’un édifice de valeurs fondamentales que nous avons construit au fil des siècles. Si nous avons ressenti le besoin, au cours de l’histoire et singulièrement après la Deuxième Guerre mondiale, d’instaurer des gardiens de nos valeurs, c’est que celles-ci sont vulnérables.

La Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 marque la réponse de l’Europe, qui se construit, face à la tyrannie, à l’oppression et aux actes de barbarie, en particulier ceux de la Shoah. Les droits de l’homme sont et doivent rester un rempart contre le mal extrême dont les hommes sont parfois capables. Ils ont pour vocation de protéger l’humain dans l’homme.  Les droits et libertés trouvent leurs racines dans l’idée d’une société décente. J’entends par là : une société qui bannit les abus de pouvoir, les indignités et l’humiliation.

Même si le contexte a profondément changé, cette inspiration originelle doit être sans cesse renouvelée. En particulier lorsque, comme aujourd’hui dans beaucoup de nos pays, les tendances à l’atomisation et à l’individualisme s’accentuent. En particulier aussi parce qu’en ce début de 21ième siècle notre monde reste frappé par des actes barbares.

Malgré des avancées indéniables, il reste encore, dans nos sociétés, trop de situations où des hommes et des femmes ne sont pas traités avec dignité.

Le rapport sur l’intolérance et la discrimination en Europe élaboré en 2011 par le groupe d’éminentes personnalités du Conseil de l’Europe a bien mis en évidence certaines attitudes indignes que nos sociétés développent face aux pressions migratoires.  Comme le signale le rapport, ces attitudes ne sont pas seulement le fait d’individus mais aussi d’institutions. Les événements tragiques récents en mer Méditerranée nous rappellent l’urgence de cette question pour l’Europe.

Plus près de nous aussi, nous voyons et vivons quotidiennement des situations indignes.  Malgré les importants efforts déployés pour y remédier partout en Europe, nous sommes interpellés par les difficultés d’accès au marché de l’emploi ou par les conditions de travail qui privilégient parfois l’efficacité au détriment de l’épanouissement humain.  A côté des énormes acquis dans le domaine des soins de santé et de l’accueil des personnes âgées, nous constatons que là aussi l’humain perd parfois du terrain.

Enfin, il y a l’indifférence, présente çà et là sournoisement, et qui peut cacher une attitude de déni de l’autre. C’est notamment le cas quand nous détournons notre regard de la pauvreté, de la précarité et de la solitude, pourtant bien présents autour de nous, et qui sont autant d’insultes aux droits humains.

Afin de construire et de préserver une société décente, nous devons renouer avec la vision de la personne dans son intégralité dont sont imprégnés la Convention européenne des droits de l’homme et tous les instruments normatifs et politiques du Conseil de l’Europe : un individu, qui a non seulement des droits mais aussi des devoirs vis-à-vis de la communauté dans laquelle il vit. Notre responsabilité collective aujourd’hui est de créer, comme l’évoquait déjà l’article 28 de la Déclaration, un ordre social et international tel, que les droits fondamentaux civils et politiques, économiques, sociaux et culturels puissent trouver plein effet.

Quelle est cette vision de l’homme dans son intégralité ? L’être humain est unique et apparemment seul au monde, mais aussi dirigé vers l’autre et dépendant de ce monde dans lequel il vit. L’homme est à la fois fait d’autonomie et d’ouverture, d’intériorité et d’appartenance.

D’un côté, chaque personne a droit à son monde intérieur, sa sphère privée, son intimité, ses secrets, une vie basée sur ses propres choix. Il s’agit notamment du droit au respect de la vie privée tel qu’il est consacré par l’article 8 de la Convention. L’individu doit pouvoir être « libre de» toute ingérence extérieure. D’un autre côté, l’homme se doit d’être ouvert aux autres et au monde. C’est ce qui sous-tend notamment l’article 11 de la Convention en instaurant la liberté de réunion et d’association.

Ces deux dimensions ne sont pas seulement complémentaires, elles se renforcent mutuellement. L’homme se construit lui-même, il grandit, par des relations interpersonnelles authentiques, faites de respect, d’empathie et de tolérance engagée. C’est dans ce perpétuel enrichissement réciproque que naît une société décente et que se construit une civilisation.

Pour que l’homme s’épanouisse pleinement il doit pouvoir développer les deux dimensions de manière équilibrée. Trop d’autonomie, trop de fermeture sur soi, risque de renforcer l’atomisation et l’individualisme, de faire perdre le sens du bien commun et de freiner la transmission des valeurs et des traditions. Une société atomisée peut facilement devenir une société d’indifférence, de médisance et de mépris. Cela peut également mener à l’intolérance et à la violence.

D’autre part, l’ouverture excessive peut conduire au relativisme, générer l’absence d’identité et de loyauté, et une dépendance exagérée des autres. De plus, là où une certaine transparence est nécessaire, la transparence absolue entre les individus est illusoire.  Elle empêche de développer des liens de confiance  avec l’autre – confiance qui est la base ultime de toutes les relations humaines, y compris les relations économiques.

La vocation de la grande Europe que vous représentez ici au Conseil de l’Europe et dont vous avez la charge est de continuer à construire quotidiennement une culture qui fasse se déployer en même temps les capacités d’autonomie et d’ouverture de l’homme. Une culture où la décence et la civilité prennent le pas sur l’indifférence et l’humiliation.  Une culture ‘capacitaire’ qui donne à chaque individu la possibilité réelle de développer ses capacités et sa personnalité, qui lui donne les moyens de s’engager et de se réaliser pleinement, d’assumer ses responsabilités et de prendre des risques – tout en respectant les autres et en coopérant avec eux. Seule une telle culture permet une mise en application efficace des droits de l’homme, dont nous sommes tous les garants.

Pour promouvoir activement cette culture de la dignité, nos sociétés ne sont pas dénuées d’instruments.  Le respect des droits humains fondamentaux qui refusent les dénis d’humanité passe tout d’abord par une formation et une éducation visant l’épanouissement de la personne dans son intégralité. C’est tout un travail éducatif dans les familles, les écoles et au travers des médias qui est ici fondamental.  Il s’agit là pour nos enfants de  bien plus que d’apprendre à défendre leurs droits individuels.

C’est aussi ce que nous faisons quand nous cherchons à créer les conditions de respect mutuel dans les relations de travail.  C’est encore ce que nous faisons en forgeant les outils de la cohésion sociale, en luttant contre le trafic des êtres humains, en cherchant à encadrer et accompagner de façon humaine tout au long de leur parcours les malades et les personnes âgées et fragilisées, en combattant le discours de haine qui incite à la violence ou encore en élaborant un plan d’action contre l’extrémisme et la radicalisation.

En fait, c’est à ces tâches essentielles que se dévouent les institutions réunies au sein du Conseil de l’Europe. Je tiens à vous encourager vivement dans votre action et dans votre engagement.

Enfin, la société décente que nous voulons construire et maintenir ensemble est aussi une société qui crée des liens au-delà du moment présent et de l’horizon immédiat. Nous sommes tous les héritiers des générations qui nous précèdent. Que ce soit sur le plan des valeurs, de la culture, de la science ou du droit, nous avons été façonnés par l’histoire. Le respect pour la dignité de tous inclut aussi les générations futures. Ne faisons pas de nos enfants des déshérités.

 

Madame la Présidente de l’Assemblée parlementaire,

Monsieur le Président du Comité des Ministres,

Monsieur le Secrétaire Général,

Mesdames et  Messieurs les membres de l’Assemblée,

 

Nos prédécesseurs ont construit patiemment un édifice de démocratie et d’Etat de droit. En instaurant les droits de l’homme ils ont voulu pérenniser cet édifice en assurant à l’être humain la place centrale qui est la sienne. Il nous incombe à notre tour de consolider et d’améliorer cet héritage. Nous avons le devoir d’en prendre à cœur les valeurs sous-jacentes et de leur donner corps dans une société décente.

Je vous remercie.”