“Lilian et le Roi”, une biographie passionnante et très objective, révèle toutes les facettes de la fascinante mais aussi très controversée épouse du roi Léopold III.
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Après une gifle sonore en plein restaurant, sa mère le lui avait prédit: «Ma petite, tu ne sais pas ce qui t’attend. Ce sera effarant: ils vont se déchaîner contre toi. Tu auras une vie terriblement dure.» De fait, Lilian Baels est la femme par qui le scandale est arrivé, la briseuse de mythes. En se mariant, en pleine guerre, avec le roi Léopold III, veuf de l’iconique reine Astrid, la jeune femme de 24 ans a scandalisé une grande partie de la population. Devenue princesse de Rethy, elle a aussitôt acquis, et pour le reste de sa vie, le titre de personnalité la plus honnie de la famille royale, sinon la plus détestée du Royaume. Pour Olivier Defrance: «Lilian Baels est pourtant avec la reine Élisabeth, l’une des deux personnalités les plus importantes de la famille royale au XXe siècle. Entre 1941 et 1960, elle fut la véritable souveraine de cette famille!»

Des archives privées exceptionnelles

L’historien publie Lilian et le Roi aux éditions Racine, une biographie de la princesse de Rethy, fruit de longues années de recherche, d’innombrables rencontres avec les personnes qui ont bien connu le couple sulfureux… à commencer par la princesse Lilian elle-même! Une entrevue fascinante qu’Olivier Defrance nous fait vivre au plus près, démontrant pour l’occasion d’indéniables talents de conteur. Mais l’historien, spécialisé dans l’histoire de la monarchie belge et auteur de plusieurs livres (dont Léopold Ier et le clan des Cobourg) a également pu consulter des documents inédits exceptionnels. À l’instar de la princesse Esmeralda de Belgique, qui n’a pas hésité à ouvrir les archives familiales pour Olivier Defrance (lire par ailleurs), d’autres membres de la famille, des amis ou de l’entourage de Lilian et Léopold lui ont confié lettres, notes, journaux, photographies. Ce qui lui a permis d’assembler, fil après fil, l’écheveau d’une existence à jamais envoûtante, «sans complaisance ni acharnement», précise l’auteur. Il ne s’agissait pas de réhabiliter une personnalité – «il n’y a rien à réhabiliter!», assénera d’ailleurs l’une de ses sources – mais bien de dresser le portrait le plus fidèle possible de la Princesse dans ses bons et ses moins bons côtés, bref dans toute son humanité. Olivier Defrance: «Lilian était une femme charmante, fascinante, un personnage solaire, véritable centre de la famille royale à l’époque. Elle faisait aussi preuve d’une grande culture et était une excellente conteuse, avec le danger d’en rajouter parfois. Et avec comme revers de se montrer intrusive. Elle voulait tout contrôler et faisait preuve d’un caractère dominateur. Comme nombre de reines (Élisabeth, Fabiola, Paola) que le pays a connues, Lilian n’était pas une personnalité effacée, mais avait plutôt un caractère affirmé, parfois difficile, colérique, sinon un tempérament volcanique. Pendant toute la période de la guerre, elle fut extrêmement proche de Léopold et les hommes politiques qui ont rendu visite au Souverain sont souvent tombés des nues en voyant le rôle important qu’exerçait Lilian à ses côtés. Elle aurait été une parfaite reine des Belges, sur le plan des rapports humains, de l’accueil des chefs d’État ou dans le caritatif. Mais elle avait une vision très Ancien Régime du rôle. S’il fallait analyser l’Histoire en blanc ou noir, Lilian serait définitivement et complètement grise.»

Les amis pronazis

Dans cette biographie passionnante qui se lit comme un roman, on découvre les années viennoises de la jeune femme, qui démontre très tôt un goût pour l’indépendance et la modernité (elle portait des pantalons!) À la moitié des années 30, Lilian séjourne en effet régulièrement en Autriche, dans les stations de sports d’hiver où elle rencontre le futur Juan Carlos d’Espagne et sympathise avec le clan Kennedy. À Vienne, elle se lie avec les princes de Windisch-Graetz, issus de la haute-noblesse autrichienne, notamment le premier flirt de Lilian, Friedrich, surnommé Fritzi, qui fréquente les jeunesses hitlériennes et deviendra membre du Parti Nazi en 1938. On découvre également le premier amour de Lilian, le comte Peter Draskovich, fils d’un membre de la Chambre Haute de Hongrie et presque sosie de l’acteur Curd Jürgens. Olivier Defrance publie une partie de la correspondance enflammée que s’échangent les deux amoureux. Il décrit aussi ces amours contrariées tuées dans l’œuf par les différences de condition sociale entre ce jeune homme de noble origine et la fille de Henri Baels, alors gouverneur de Flandre occidentale et ancien ministre belge, mais roturier. On découvre aussi le couple Khuen-Lützow, la mère et le beau-père de Peter, eux aussi d’ardents nazis sans doute par opportunisme. Defrance cite Teddy Le Ghait, ami des Baels mais politiquement à gauche: «Il serait inexact de dire que Lilian avait des tendances pronazies mais comme beaucoup de nos compatriotes à l’époque, elle avait à l’égard de l’Allemagne une mentalité d’appeaser (en relation avec la politique d’apaisement avec l’Allemagne nazie prônée par une partie du monde politique britannique à la fin des années 30.)» Defrance d’ajouter: «Le milieu dans lequel évolue Lilian lorsqu’elle se trouve en Europe centrale est sensiblement pronazi et cela n’a pas l’air de la gêner.»

Voyage de noces à travers le Reich

Olivier Defrance raconte par le menu les différentes premières rencontres de Lilian Baels avec le prince Léopold devenu ensuite Léopold III et rapidement le Roi veuf. Lettres et notes à l’appui, il confirme le rôle déterminant de la reine Élisabeth dans cette idylle qu’elle voyait comme une occasion de distraire le Roi de ses soucis. Mais si elle encourageait un mariage religieux (célébré le 11 septembre 1941), en aucun cas elle ne voulait qu’il soit rendu public pendant la guerre (il le sera pourtant quelques mois plus tard, en décembre 1941 avec l’annonce du mariage civil. Bien obligé, Lilian était enceinte du futur prince Alexandre!) Élisabeth avait bien senti tout le danger pour la réputation de son fils. Car à cette époque, le Roi est prisonnier des Allemands. Il a préféré rester au pays et partager le sort de son peuple après la fâcheuse campagne des 18 jours et la capitulation belge, se fâchant du même coup avec le gouvernement en fuite à Londres. S’il est brouillé avec les politiques, la population lui gardait jusqu’alors une estime intacte et prodigieuse, bien aidée par son statut de roi veuf et inconsolé. Elle n’apprécierait pas ses escapades amoureuses au Zoute en pleine occupation, et encore moins son voyage de noces accepté avec la plus grande facilité par l’Occupant, d’abord à Paris puis en Autriche (Olivier Defrance a retrouvé les ausweis !) «Si, en 1945, les Belges avaient appris ce voyage en pleine guerre dans le Reich, sous le nom de comte et comtesse Gotenburg, résidant à Berlin, la Question royale aurait été réglée bien plus tôt!» Bien qu’ignorant ces deux faits, la population est tout de même choquée par l’annonce de ce mariage. Il prouve aussi que Léopold III n’est pas un détenu comme les autres. Le Roi est prisonnier du Reich certes, mais un prisonnier VIP! Pour preuve, le contenu du télégramme de félicitations adressé par Hitler! De même, la déportation de la famille royale en Allemagne, puis en Autriche, si elle fut à n’en pas douter traumatisante psychologiquement, s’est quand même effectuée dans des conditions matérielles bien plus confortables qu’attendu. Si les membres de la famille royale devaient séjourner dans la forteresse de Hirschtein (à deux par chambre, terrible!), le Roi était autorisé à pêcher sur l’Elbe, tout comme la famille royale pouvait se balader en voiture! On notera cet épisode troublant où le petit prince Albert (futur Albert II) est soigné par le sinistre Dr Gebhardt, le médecin particulier de Himmler, qui dirigera des expériences horribles sur les cobayes humains que constituaient les prisonniers des camps de Ravensbrück et d’Auschwitz!

Lilian au secours de son père

Cette biographie révèle aussi le rôle déterminant et la pugnacité avec laquelle Lilian va défendre son père et réhabiliter son honneur. Au soir de la Capitulation belge le 28 mai 1940, le gouverneur de Flandre occidentale est révoqué pour abandon de poste. Il est en effet parti en France avant même que l’armée allemande pénètre dans sa province! Le gouvernement a motivé sa révocation et le Roi l’a même signée. Mais Lilian va tellement bien œuvrer que toute trace de cette révocation va disparaître des archives officielles!

Une autre raison de la rupture

«Dans ce livre, je démontre aussi que, monté sur le Trône à la suite de l’abdication de son père, le roi Baudouin avait envisagé la possibilité de lui donner un nouveau rôle à jouer, ainsi qu’à la princesse Lilian», explique Olivier Defrance. «En 1957, alors que se profile l’Indépendance du Congo belge, Baudouin est persuadé que la monarchie belge a encore sa place dans le Congo indépendant, envisageant peut-être, à l’instar d’Elizabeth II et du Commonwealth, de nommer Léopold III comme vice-Roi, avec son épouse à ses côtés. Dans les lettres que j’ai pu consulter on découvre un Baudouin littéralement obsédé par sa belle-mère, presque un amoureux transi. Même si je suis sûr que rien ne s’est jamais passé entre eux, car Lilian était très amoureuse de son Léopold.» L’ambiance va changer du tout au tout quelques années plus tard. «Le couple connaît une crise d’envergure en 1961, allant presque jusqu’au divorce, lorsque Lilian découvre que Léopold a une maîtresse depuis cinq ans.» Cette situation aurait contribué à la situation de rupture entre Laeken et Argenteuil, où Léopold et Lilian se sont installés suite au mariage de Baudouin avec Fabiola. Cette dernière, très religieuse, voyant d’un mauvais œil cette belle-mère divorcée et mauvaise chrétienne. La rupture est consommée et sera effective presque jusqu’à la mort du roi Baudouin. Le couple, lui, tient finalement bon, même si les papiers du divorce étaient prêts. Lilian et Léopold se sont retrouvés grâce à l’influence d’une religieuse. Ce qui n’est pas sans évoquer la situation d’Albert et Paola quelques années plus tard. L’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement?

 

Lilian et le Roi, par Olivier Defrance, éd. Racine, 336 p.