Une ex-propriété du Roi Bâtisseur est à vendre à Saint-Jean Cap-Ferrat. Valeur estimée: un milliard d’euros! Les dix dernières années de sa vie, le visionnaire deuxième Roi des Belges s’était taillé un empire sur la Côte d’Azur.
Les Cèdres. (BELGA IMAGE)

Les Cèdres. (BELGA IMAGE)

Sur les hauteurs du Petit Cap Ferrat, elle resplendit comme un précieux joyeux, enchâssée dans un écrin de luxuriante verdure tranchant avec les eaux si bleues de la Méditerranée. Du moins lorsqu’on la contemple du ciel. Car au sol, elle se cache soigneusement des regards indiscrets derrière de hauts murs contenant avec peine un écran botanique épais de dizaines d’hectares et constitué d’une collection des essences les plus rares et les plus précieuses. La Villa Les Cèdres est actuellement à vendre. Elle pourrait bien devenir la villa la plus chère du monde. Au regard de son histoire et au prix du mètre carré sur la presqu’île des Alpes-Maritimes tant prisée des plus grandes fortunes mondiales, la propriété vaudrait… un milliard d’euros! Dire qu’elle a appartenu autrefois… à Léopold II, le Roi des Belges!

Pour y installer sa maîtresse

Si le polémique deuxième Souverain de notre histoire est célèbre dans le monde entier pour avoir possédé en propre l’immense territoire du Congo indépendant, en Belgique, on retient surtout de lui les remodelages de Bruxelles et d’Ostende et la construction de majestueux édifices. Mais sur la Côte d’Azur, notre Roi Bâtisseur était surtout connu comme un redoutable spéculateur, intelligent et visionnaire. Il avait senti tout le potentiel de l’immobilier de luxe plusieurs décennies avant l’heure! S’il fréquente sans doute depuis sa jeunesse la Riviera française, de longue date un lieu de villégiature très prisé par la haute noblesse et la grande bourgeoisie européenne, c’est très précisément au cours de l’hiver 1895-1896 que le Roi à la longue barbe blanche investit pour la première fois dans le Sud de la France. Et tout ça grâce à sa fille cadette! La princesse Clémentine a eu le coup de cœur pour le joli pays niçois, tout particulièrement pour la tranquille baie de Passable à l’entame de la presqu’île du Cap Ferrat, connue aujourd’hui sous le nom de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Cette lande de terre sauvage (ferus en latin d’où vientFerrat), couverte d’herbes folles, la communauté de Villefranche voisine, propriétaire de la presqu’île, en tire modeste revenu à l’époque en louant des herbages rabougris à quelques pâtres pour leurs troupeaux d’ovins. Au sommet, un phare signale les lieux aux marins distraits. À l’est, le petit port de Saint-Jean accueille des barques de pêcheurs. À l’entame du XXe siècle, la presqu’île ne compte qu’une vingtaine de villas et la plus grande partie de ses 250 hectares de terre sont inoccupées. Léopold II s’intéresse tout particulièrement à la côte ouest de la presqu’île, entre la baie de Passable et le phare, une bande côtière de trois kilomètres, zone déserte et pourtant la plus ensoleillée de l’île en hiver et bien abritée du vent d’est dominant. À Passable, il achète la modeste villa Vial qui surplombe la petite crique. Il la rebaptise Radiana et la transforme en un charmant petit palais pourvu de tout le confort de l’époque. Bâtiment qu’il destine, non pas à sa fille… mais à sa maîtresse Blanche Delacroix, de 49 ans sa cadette, qu’il a élevée baronne de Vaughan et qu’il enferme là dans un bien commode boudoir où il peut l’honorer de ses royales faveurs en toute discrétion.

Un franc du mètre carré!

Les années suivantes, par le truchement d’un prête-nom, en l’occurrence son médecin personnel, le Dr Thiriar, ainsi que de sociétés telles que le Domaine de la Couronne, l’État indépendant du Congo ou la très savoureuseSociété civile immobilière de séjour et d’exploitation horticole de la Côte d’Azur, le Roi se porte acquéreur de dizaines d’hectares de terres peu prisées et cédées à vil prix par des propriétaires empressés et un peu moqueurs. Ils n’avaient pas compris ce que le Roi pressentait, lui, le «rapide et inéluctable développement du Cap Ferrat, qui ne pouvait être longtemps dissocié de celui, prodigieux, de la Côte d’Azur», comme le définit André Cane, historien local dans un article consacré à Léopold II en 1982. Mais tout bon spéculateur qu’il est, le Roi n’en perd pas le sens de la négociation. Il achète la plupart de ses terres saint-jannoises à 1,5 franc du mètre carré mais ne cède qu’un franc du mètre carré (soit environ 4 euros d’aujourd’hui) sur les hectares de côte soumis à une servitude de passage (servitude dont il ne tient d’ailleurs pas compte, entourant ses terres de hauts murs, à la grande colère des locaux, qui finissent par vilipender la Colonie belge). Son coup de maître est le rachat des Oiseaux, la propriété familiale de l’ancien maire de Villefranche, Désiré Pollonais, que ses adversaires politiques surnommaientl’Empereur du Cap Ferrat. Mais le vrai maître de la presqu’île, c’est sûrement le Roi des Belges, qui finira par posséder un tiers de sa superficie! À la Radiana, comme à la propriété voisine des Oiseaux, qu’il rebaptise Les Cèdres, Léopold fait arracher la végétation autochtone de pins, caroubiers, oliviers et de garrigue pour y implanter une foison de plantes et d’arbres exotiques, palmiers, magnolias, araucarias, poivriers et autres bananiers qui se sont parfaitement acclimatés. Un Éden hétéroclite fort critiqué à l’époque mais qui fait aujourd’hui la fierté des Saint-Jeannois. Sous le phare, Léopold fait encore construire trois villas, La Banana, La Boma et La Matadi qu’il destine comme maisons de repos pour ses fidèles officiers du Congo.

Pas que le Roi de Nice!

Le Roi passe tellement de temps sur la Côte d’Azur et près de ses projets immobiliers (d’ailleurs plutôt à bord de son yacht que dans ses propriétés) que le député socialiste belge Émile Vandervelde s’en inquiète, déclarant ironiquement que «Léopold II n’est pas seulement le roi de Nice, mais le Roi des Belges et qu’il n’a pas seulement pour mission de présider aux manœuvres navales du carnaval de Nice, mais de présider le Conseil des Ministres». Pourtant Léopold II arrive au bout de sa vie. Son rêve saint-jeannois s’achève en même temps que sa vie au pavillon des palmiers du château de Laeken, le 17 décembre 1909, dans les bras de la baronne de Vaughan devenue son épouse morganatique quelques jours plus tôt. Jusqu’à la Grande Guerre, le patrimoine français de Léopold II est préservé, mais entre 1914 et 1918, le roi Albert Ier, héritier des biens de son oncle à travers la Donation royale, transforme toutes les propriétés de Cap-Ferrat ainsi que celles de Villefranche (lire par ailleurs) en hôpitaux militaires ou en maison de convalescence pour les soldats belges évacués du front de l’Yser. Ils sont plusieurs dizaines, gazés à l’Ypérite, qui ont terminé leurs jeunes existences à Cap-Ferrat et veillent pour l’éternité au cimetière de la pointe du Saint-Hospice.

Albert Ier avait le nez bouché

Si Léopold II avait le nez fin pour les bonnes affaires, Albert Ier a quant à lui visiblement eu le nez bouché! Après la guerre, il veut se débarrasser du patrimoine de son prédécesseur. La Donation a «aussi hâtivement et déraisonnablement vendu les propriétés qu’elles avaient été fébrilement et judicieusement acquises par Léopold II», juge l’historien André Cane. Et pour cause, les villas et les dizaines d’hectares jadis possédés par Léopold II sur la presqu’île, revendus pour des croûtes de pain, sont aujourd’hui parmi les plus recherchés et donc les plus chers au monde! Vendue à un Anglais du nom de Cassel, la fabuleuse villa des Cèdres est rachetée peu après en 1921 par la famille Marnier-Lapostolle, qui trouve dans les serres de Léopold II l’endroit parfait pour faire pousser les herbes secrètes de sa liqueur – le Grand-Marnier! – pendant des décennies. Las, la marque est aujourd’hui rachetée par le groupe Campari-Cinzano, Les Cèdres en prime. Mais ce dernier n’a que faire de la propriété composée d’une dizaine de chambres, d’une immense salle de fêtes, d’un jardin d’hiver, d’une écurie, d’une conciergerie, d’une piscine olympique et d’un parc botanique privé de 14 hectares dont 25 serres n’étaient pas sans rappeler celles du domaine royal de Laeken! Il souhaite donc vendre au plus vite et au plus cher cette fabuleuse propriété des Cèdres. Elle devrait finir dans le giron de quelque oligarque russe ou chinois, de quelque cheikh arabe ou magnat indien. Ils sont devenus les nouveaux grands propriétaires terriens du cru. Les nouveaux rois de la Côte d’Azur.