Le pont “provisoire” bruxellois, offert à la Thaïlande et mis en place il y a 25 ans au coeur de sa capitale, Bangkok, est en pleine cure de Jouvence. Les ducs de Brabant ont inauguré le nouveau look de ce symbole de l’amitié belgo-thaïlandaise.

 

© Danny Gys / Reporters

L’un des rendez-vous importants de la visite officielle du prince Philippe et de la princesse Mathilde en Thaïlande, en marge de la présidence de la mission économique belge, est à n’en pas douter l’inauguration des travaux de rénovation du viaduc belgothaï. Le pont de l’amitié entre nos deux Royaumes qui fut mis en place il y a un quart de siècle au cœur de la capitale thaïlandaise et qui provenait du centre-ville de… Bruxelles !

La partie "dure" du viaduc de Koekelberg ou Léopold II, complétée en 1979 par un pont provisoire à hauteur de la future station de métro Simonis.

Les plus anciens d’entre nous s’en souviennent certainement. Pour sa part, l’auteur de cette chronique se rappelle avec émotion qu’il empruntait jadis le viaduc de Koekelberg avec son papa pour aller à l’école tous les matins. Il avait cinq ou six ans. A chaque fois, c’était une fête. Quand la voiture grimpait la voie d’accès au pont, assez pentue, il avait  l’impression de décoller comme un avion et de s’envoler vers les nuages. Puis, en altitude de croisière, à travers la vitre arrière du véhicule tel un hublot, il découvrait le monde ! En fait, la vie des autres qu’on pouvait contempler comme à la télé, car le pont Léopold II passait entre les rangées d’immeubles et de maisons à les frôler presque, offrant des scènes de vie fascinantes. Un peu l’ancêtre de la téléréalité. Madame qui faisait sa vaisselle en rêvant à une vie meilleure le regard perdu à l’extérieur. Monsieur qui fumait à la fenêtre. Cette dame si solitaire, au chignon blond impressionnant comme une assiette de spaghetti et qu’il surnommait « Madame Bolognaise ». Elle passait sa vie sur son balcon ! En tout cas, elle y était aussi bien le matin que le soir à chaque fois qu’il passait devant son immeuble. Toujours seule. A attendre celui qui n’arrive jamais. Certains lisaient. Certains mangeaient. Certains étaient absents. Certains appartements étaient occupés, puis vides, puis occupés. La vie, quoi ! Il se souvient qu’il fut triste quand on décida de démonter le pont, son pont préféré, pour le remplacer par un vilain tunnel tout gris et sombre…

Depuis, l’auteur de ces lignes a un peu changé d’avis. On a bien fait de faire partir cette horreur héritée de l’ère industrielle et du tout à la voiture. On a enfin offert au nord de Bruxelles et la montée vers la colline de Koekelberg un panorama et une perspective agréables, grâce à la percée du tunnel Léopold II passant sous le boulevard du même nom reliant la basilique à la place Rogier. Le viaduc fut construit pour fluidifier le trafic bruxellois entre le centre-ville et le plateau du Heysel en vue de l’Expo 58 qui allait drainer des flots de visiteurs dans ce qui n’était pas encore la capitale de l’Europe. Le viaduc de béton de l’époque, long de plusieurs centaines de mètres, fut complété en 1979 par un pont provisoire au tablier d’acier, de 390 m de long, rampes d’accès comprises, qui permettait de transporter en hauteur tout le trafic le temps de creuser et de construire la station de métro Simonis et toutes les ramifications de ce nœud important du réseau de transport en commun souterrain bruxellois. C’est ce pont provisoire qui, une fois démonté, fut offert par le gouvernement belge à la Thaïlande pour devenir l’un des (innombrables) viaducs que compte la mégapole asiatique à la population galopante (8 millions officiels, mais elle compte plutôt 18 millions d’habitants en réalité, l’ajout venant des Thaïlandais ayant gagné la capitale mais étant toujours répertoriés dans leur province lointaine) et au trafic épouvantable. En 1988, le viaduc bruxellois devenu thaï fut réassemblé près du parc Lumpini, l’un des rares îlots de verdure de la capitale, de plus de 56 hectares, avec un lac artificiel en son centre. Grâce au viaduc, le quartier en surface paraît presque calme. Mais aujourd’hui, 25 ans plus tard, le pont a perdu de sa fraîcheur, les couleurs jadis pimpantes des drapeaux belge et thaïlandais qui le flanquent voient désormais la vie en noir et blanc, alors que des traces de pollution donnent à la structure des airs d’inquiétante antiquité.  C’est pour cela que les autorités ont entrepris de le rénover de fond en comble et de le doter d’un éclairage LED qui devrait lui en faire voir de toutes les couleurs. Ce sont les travaux que les ducs de Brabant ont inauguré en grande pompe,  le Prince révélant le nouveau logo du pont en appuyant sur un bouton rouge à l’allure cataclysmique. Une pression qui a aussi déclenché notre machine à remonter le temps intérieure, si encline à plonger dans la nostalgie des temps révolus…

© Didier Lebrun / Photo News

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